Faire de la grammaire avec les réglettes Cuisenaire

Afin d'introduire avec les élèves la grammaire avec les réglettes Cuisenaire, j'ai écrit le conte ci-dessous.

LE MAGICIEN DES REGLETTES

Il était une fois, dans un lointain pays, un vieil homme qui allait de ville en ville, écoutant les uns, conseillant les autres et acceptant l’hospitalité quand le besoin s’en faisait sentir. Il portait avec lui une mystérieuse valise dont il ne se séparait jamais. Elle semblait représenter pour lui un trésor.

Un jour, il arriva sur la place d’un village, à heure où les enfants jouaient au soleil de l’après-midi. Il s’assit sur un banc, ouvrit sa valise et la retourna. De mystérieux bâtons colorés tombèrent sur le sol. Le magicien resta immobile et attendit, serein. Peu à peu, les enfants s’approchèrent et firent cercle autour de la scène. Une petite fille, Maya, qui n’avait pas la langue dans sa poche, demanda au vieux monsieur : «Qu’est-ce que c’est ?» Il ne répondit pas mais lui fit un signe l’invitant à s’approcher des étranges bâtons de bois. Délicatement, elle tendit la main vers le plus grand d’entre eux. Il était long et orangé. Elle le toucha du bout des doigts. Et là, surprise ! Comme animé d’une vie propre, le grand bâton orangé se mit à tourner, danser, sauter, courir, vivre, être…. Et à parler : « Je suis le verbe ! Je peux tourner, sauter, danser,  courir, vivre, être ! »

Alors, Maya effleura un autre bâton : il était bleu. A son tour, il se redressa et dit :

  • « Je suis peut-être un tout petit peu moins grand que toi, le verbe, mais moi j’ai un nom.

  • Ah bon, tu as un nom ! Et quel est ton nom ? rétorqua le verbe.

  • Je suis le nom. Mon nom, c’est NOM. Tu peux m’appeler Paul, Pascale, Alexandra ou Christian. Tu peux m’appeler maison, genou, mur, chaussure.  Tu peux me nommer gentillesse, bonté, Saint-Martin, graine, école… Mais mon nom, c’est nom. »

La petite fille se prit au jeu et comprit qu’elle avait le pouvoir d’animer ces étranges objets. Sous le regard bienveillant du vieil homme, toujours silencieux, elle saisit un tout petit bâton, minuscule, tellement petit qu’il ressemblait à un cube, ou à un dé. Il était blanc, tout blanc. Immédiatement, il s’approcha de la barre bleue qui ne cessait de clamer son nom ; et là, il se passa quelque chose d’incroyable : le tout petit bâton blanc balbutia « le », et le bleu répondit « garçon » ; le blanc dit « la », le bleu rétorqua « fille » ; quand le blanc énonça « des », le bleu compléta par « enfants ». Alors le petit bâton blanc s’écria : « Je suis un déterminant ! Je détermine le nom.  Je peux le modifier. Si je change, il change. » Le verbe, vexé d’être oublié, s’approcha et déclara : « Je me permets de préciser que moi aussi, je suis concerné. Si vous changez, tous les deux, je risque de devoir me conjuguer autrement. »

Touché par la petite fille, un bâton vert foncé s’éveilla à son tour. Il se dirigea vers les deux inséparables, déterminant et nom, et leur dit : « Je suis sûr que je peux vous aider. Je suis l’adjectif qualificatif. Si je reste avec vous, je pourrai vous rendre beaux, heureux, fragiles, solides, intelligents, noirs, blancs… Ça vous intéresse ? Ravis, les bâtons bleu et blanc acceptèrent la compagnie du vert foncé.

Enhardie par toutes ces rencontres, Maya saisit un bâton assez grand de couleur marron. Immédiatement, il se dirigea vers le blanc, le bleu et le vert, devenus inséparables. Il leur dit avec une grande douceur : « Vous m’avez l’air bien fatigués tous les trois, allez donc vous reposer, je vais vous remplacer. Je suis le pronom. Je peux prendre votre place sans problème, je me débrouillerai avec le verbe. Ayez confiance en moi. » Les trois amis, déterminant, nom et adjectif, partirent bras dessus, bras dessous, toujours complices et inséparables : « les meilleurs amis ». Le pronom se plaça tranquillement à côté du verbe : « ils attendirent ».

Cela ne dura pas longtemps car cette fois, c’est une barre toute jaune qui s’anima, grâce à la magie de la petite Maya. Elle se fit accompagner de deux bâtons marron qui l’encadraient ; elle chantait « Toi et moi, lui ou elle, je suis la conjonction, souvenez-vous-en !!! » Puis elle se plaça entre deux barres orangées et chanta « Retenir ou oublier, vous avez le choix ! » Elle s’entoura ensuite de deux bâtons verts et entonna : « Foncé et clair, c’est quand même vert, la conjonction les réunit. » Enfin, deux grandes barres orangées l’entourèrent : « Réglette et réglette. »

D’un geste encourageant, le vieux monsieur invita Maya à s’emparer de plusieurs réglettes à la fois. Elle en saisit deux, assez petites : la rouge et la vert clair, qui semblaient se connaître. La verte s’écria :

  • « J’ai bien dormi !

  • Je ne me suis pas assez reposée, répondit la rouge.

  • As-tu vu que presque tout le monde joue ici ?

  • Je ne m’en suis pas aperçue.

  • Je n’ai pas précisé mon rôle : je suis l’auxiliaire, déclara la verte.

  • Je ne me suis pas présentée, je suis l’auxiliaire, ajouta la rouge.

  • Tu n’as pas tout dit : tu es l’auxiliaire être.

  • Tu t’es abstenue de dire que tu es l’auxiliaire avoir, termina la réglette rouge. »

Et elles se dirigèrent toutes les deux vers le verbe, ravi de les voir arriver ; désormais il aurait de multiples nouvelles façons de se conjuguer. Les deux petits bâtons se disputaient la place près de lui mais, généreux, il précisa qu’ils pourraient, chacun son tour, se placer à ses côtés. Cela rassura tout le monde.

Maya contempla les deux réglettes qui restaient immobiles sur le sol. Elle ne savait laquelle toucher en premier. Quelles conséquences son choix allait-il avoir ? Elle regarda le vieil homme d’un air interrogateur, mais celui-ci ne manifesta rien. C’était à elle de choisir. Et quoi qu’elle fasse, elle ne commettrait pas de faute. Elle commença à comprendre qu’elle était en train d’apprendre grâce à ses propres expériences. Il fallait donc qu’elle aille au bout de ses essais pour en savoir encore plus.

D’un geste assuré, elle frappa la réglette rose. Celle-ci se leva à son tour et cria : « Qui vient près de moi ? Je ne peux pas rester seule. Je m’ennuie terriblement. J’ai besoin de compagnie. » Le pronom s’approcha. Ensemble ils déclarèrent : « Nous sommes chez nous. » Puis le déterminant et le nom restèrent un moment avec elle : « Nous sommes dans le village. » Enfin, ce fut le tour du verbe de lui tenir compagnie : « Nous sommes là pour apprendre. » La réglette rose, très fière, déclara à qui voulait l’entendre : «  Je me mets juste avant les autres. Je suis une préposition. Je suis posée avant. »

La petite fille contempla le sol : il ne restait qu’une seule réglette de couleur, la noire. Maya l’effleura doucement. Évidemment, le bâton de bois se mit debout à son tour. Il circula parmi les autres réglettes, parfois vite, souvent lentement, très activement, bien sérieusement. C’était un adverbe, et ses possibilités étaient innombrables. Il avait la capacité de préciser ce que les autres voulaient dire, et tout devint bien plus clair.

Alors tous les bâtons de bois colorés se mirent à l’imiter. Ils s’alignaient les uns derrière les autres, et des groupes de mots, des phrases se formaient. Maya comprit qu’elle venait de développer en elle un pouvoir fantastique. Grâce aux réglettes du magicien, elle avait découvert l’art d’écrire : la grammaire. Elle regarda le vieux monsieur avec une reconnaissance infinie. Il sourit avec bienveillance et ramassa une par une les barres colorées pour les remettre dans la valise. Toujours silencieux, il salua d’un geste Maya et ses amis et s’éloigna. Il disparut dans le lointain.

Depuis ce jour, Maya et ses amis ont découvert la grammaire et le pouvoir extraordinaire qu’elle leur donne. A chaque fois qu’ils doutent, ils revoient mentalement les petites réglettes de bois s’animer, et tout s’éclaire dans leur esprit. A qui le tour ?

 Corinne Famelart