Le cadre

 

De manière générale, une des conditions pour que les enfants travaillent dans de bonnes conditions, c’est la discipline. Il nous faut trouver les moyens pour que les élèves travaillent en silence, ne s’insultent pas, ne se battent pas, rangent leurs affaires, marchent en rang sans danger, lèvent la main pour parler, respectent le travail des autres, travaillent en groupes dans un bruit supportable… Et j’en oublie…

Je veux voir les choses autrement : la croissance de l’enfant ne peut être favorisée que dans un cadre sécurisant et clair. C’est sur la mise en place de celui-ci que je construis ma réflexion. C’est à partir de ce travail que se résolvent les problèmes de gestion d’une classe.

 

Avant tout, voici les points importants auxquels je tiens :

·         Mon objectif est la croissance de chacun des élèves. Cette croissance passe par les apprentissages bien sûr, mais aussi par un comportement de plus en plus maîtrisé, par la conscience de l’autre, par la prise en charge commune de la classe et surtout par le désir de grandir. Ils doivent avoir le projet de progresser dans les apprentissages comme dans le comportement. Je dois susciter ces deux désirs.

·         Le cadre doit être au-dessus de nous et je veux me contenter d’appliquer la loi, le plus objectivement possible. Pour cela, je dois mettre de côté toute émotion quand je sanctionne un élève. Il doit ressentir que cela n’est pas dirigé contre lui, mais que c’est la loi, et qu’elle est la même pour tous, du plus « sage » au plus agité. Ce cadre doit être permanent, même si c’est un autre enseignant qui fait classe.

·         Je veux que les enfants connaissent clairement les limites, qu’ils sachent ce qu’ils ont le droit de faire ou pas, que ceci soit mis en mots et compris de chacun.

·         Certains points ne sont pas discutables, et sont de l’ordre du « C’est comme ça ». Par exemple, on ne va pas discuter sur le droit ou non de faire mal à l’autre. C’est un interdit fondamental qu’il est nécessaire de rappeler, mais qui ne se négocie pas. Il faut le dire fortement, fermement et solennellement.

·         L’école ne doit pas être uniquement le lieu des interdits. Si les élèves ne sont confrontés qu’à cela, ils essayeront à tout prix de les transgresser. Les interdits doivent être justes, et pour cela il faut faire preuve de bon sens. Il ne faut pas les multiplier inutilement. L’école doit être le lieu d’émergence de la loi.

·         Si les élèves s’approprient leur classe, s’ils ont le pouvoir d’en faire changer le fonctionnement, ils en deviennent les parents ; ils ont le souhait de la faire grandir et se mettent en alliance avec l’enseignant. Et le rapport n’est plus du tout le même : c’est le projet de chacun que le cadre soit respecté.

·         Il faut clairement définir la différence entre le négociable et le non négociable : le négociable est de l’ordre de ce qui dérange les élèves et qu’ils souhaitent modifier. Le non négociable comprend les interdits fondamentaux, mais aussi ce qui, selon l’enseignant, gène les apprentissages ou met les élèves en danger. Le négociable se discute avec les élèves. Le non négociable est dit par le maître et les élèves n’ont aucun pouvoir pour le faire changer.

·         Lorsqu’il y a des sanctions, elles doivent être immédiates. Si on prend l’habitude de le prévenir, l’élève sait qu’il peut essayer de déborder du cadre sans crainte. Pour qu’un système de sanction fonctionne, quel qu’il soit, il doit être immédiat. Ceci est particulièrement difficile pour les débutants. Il ne faut pas souhaiter être gentil, ou vouloir faire plaisir aux enfants. Il faut être cadrant, et pour cela, il faut appliquer les sanctions pour chaque débordement, sans émotion.

·         Les droits doivent être de vrais droits, qui ont de la valeur, donnent du pouvoir. Ils doivent être en relation étroite avec les devoirs.

·         Il faut éviter de traiter les problèmes à chaud. Lorsqu’un enfant est en colère, il vaut différer la plainte (sauf si c’est urgent, bien sûr) et en parler dans un cadre réservé à cet effet.

·         A l’école, les enfants doivent se sentir en sécurité, dans un espace hors-menace, tel que le décrit Jacques Lévine. Pour cela, il est de notre devoir de leur garantir une sécurité psychologique. Ils ne doivent pas se sentir en danger.

 

Voici les dispositifs utilisés dans ma classe :

 

Les ceintures de comportement

Le principe est le suivant : Il existe une échelle graduelle des devoirs de l’élève. Chaque devoir respecté donne un droit et un seul, en relation directe avec le devoir qui lui correspond. C’est une logique de confiance.

Voici la grille pour cette année :

Ceinture blanche

Ceinture jaune

Ceinture orange

Ceinture verte

Ceinture bleue

Ceinture noire

Je range mes affaires et je prends soin du matériel collectif.

DONC

Je marche en rang en toute sécurité.

DONC

J’assure mon métier avec sérieux.

DONC

Je me tiens correctement sur ma chaise.

DONC

Je respecte le règlement de la classe.
DONC

Je ne dérange pas.
DONC

 

J’ai le droit d’utiliser le matériel collectif sans autorisation.

 

J’ai le droit de conduire le rang.

J’ai le droit d’avoir deux métiers.

J’ai le droit de sortir de la classe sans autorisation.

J’ai le droit de travailler en-dehors de la classe.

J’ai le droit de rester en classe sans adulte.

 

Pour avoir la ceinture blanche, il faut ranger ses affaires et prendre soin du matériel collectif pendant une semaine. Si une seule fois on ne le fait pas, on n’obtient pas la ceinture blanche. Pour obtenir la ceinture orange, il faut avoir la blanche, et ainsi de suite.

 

 

Je possède une grille sur laquelle je note d’un trait le non rangement, le bavardage, etc. Elle se présente ainsi :

 

 

 

Ceinture blanche

Ceinture   jaune

Ceinture orange

Ceinture    verte

Ceinture   bleue

Ceinture    noire

 

Ne range pas ses affaires et ne prend pas soin du matériel

Ne marche pas en rang en toute sécurité

N’assure pas son métier avec sérieux

Ne se tient pas correctement sur la chaise

Ne respecte pas le règlement

Dérange

Pierre

 

 

 

 

 

 

Camille

 

 

 

 

 

 

Julie

 

 

 

 

 

 

Théo

 

 

 

 

 

 

 

A la fin de chaque semaine, j’informe chaque élève du nombre de traits qu’il a eu dans chaque colonne. Je lui dis également quelle ceinture de comportement il a obtenue, et quels sont ses droits. Cela se fait publiquement et les possesseurs d’une ceinture sont applaudis.

Ensuite a lieu un bilan au cours du quel chacun peut s’exprimer sur son comportement, dire s’il est satisfait ou pas, s’il progresse, ce qu’il souhaite améliorer, ce qui est difficile…

Ces ceintures de comportement sont présentées à la classe en début d’année. Je leur en présente le fonctionnement comme un cadre qui ne se négocie pas. On a le droit de décider de bavarder toute l’année, et par conséquent ne jamais obtenir la ceinture orange, mais on ne peut pas décider que dans cette classe on a le droit de bavarder.

Pour faire la différence avec le système d’évaluation par les ceintures, j’explique que ce n’est pas une vraie ceinture qu’on garde autour de la taille, mais une ceinture qu’on a dans la tête, et qu’on peut perdre chaque semaine.

 

 

 

Le conseil de coopérative

 

Le conseil de coopérative est hebdomadaire et dure entre 20 et 30 minutes ; il a plusieurs fonctions :

  • Elaborer des projets
  • Voter le règlement de la classe
  • Régler les problèmes
  • Féliciter pour les réussites

 

Contrairement à ce qui se pratique au cycle 3, je suis la présidente du conseil pendant toute l’année. Il n’est pas concevable, selon moi, de donner ce rôle à des élèves de cycle 2. J’établis l’ordre du jour et je régule les prises de parole.

 

Dans la classe sont disposées trois boîtes à chaussures : « je félicite », « je propose », « j’ai un problème ». Lorsqu’un enfant a quelque chose à proposer à la classe, quelqu’un à féliciter ou une plainte à formuler, il écrit un mot, le signe et le met dans cette boîte. Les non lecteurs dictent leur mot à un plus grand, à leurs parents, ou encore à moi.

Le jour du conseil (le jeudi cette année), un secrétaire de séance est choisi parmi les volontaires. L’ordre du jour est lu par le secrétaire de la semaine précédente. Il lit ensuite le compte-rendu du conseil précédent et, pour chaque point, on peut intervenir pour dire si les décisions ont été respectées ou pas.

 

Voici pour exemple un compte-rendu :

Conseil du 14 février 2013

Secrétaire : Zac, puis Linette

 

  • Quand on a fini écriture ou dictée, on peut dessiner sans se déplacer.
  • Quand il y a de la neige, on entre en classe en chaussettes.
  • 15 personnes peuvent jouer avec Kylian. Quand on lui propose de jouer, il accepte.
  • Clélia arrête de se balancer sur sa chaise.

 

 

Ensuite, le secrétaire de la semaine précédente lit les mots de la boîte, l’un après l’autre.  L’auteur de chaque mot explique pourquoi il tient à en discuter en conseil. Une discussion est organisée, de manière très cadrée, puis j’annonce : «La discussion est terminée. Quelles sont les propositions ? » A partir de ce moment, on ne peut plus discuter, mais uniquement faire des propositions. Elles sont ensuite soumises au vote. La décision prise est écrite sur le cahier de coopérative par le secrétaire.

 

Ce cahier est disponible en permanence dans la classe. Chaque compte-rendu y est écrit, puis tapé à l’ordinateur pour des raisons de commodité de lecture à cet âge, mais aussi de correction orthographique. Chacun peut le consulter quand il le souhaite. Chacun est responsable de l’application effective des décisions prises en conseil.

 

Le premier conseil de l’année comprend un point important à l’ordre du jour : l’élaboration du règlement de la classe. Les points n°1 et 2 de ce règlement sont décidés par moi et ne sont pas négociables : NE PAS FAIRE MAL et NE PAS INSULTER.

Les autres points sont décidés par les élèves. Ce règlement évolue au cours de l’année. On peut ajouter, supprimer, transformer des points.

 

Voici un exemple de règlement du cycle 2 :

Règlement de la classe 

 

1.    Ne pas faire mal

2.    Ne pas dire de gros mots

3.    Ne pas se bagarrer

4.    Ne pas cracher sur les autres

5.    Ne pas ouvrir les portes des toilettes quand il y a quelqu’un. Frapper avant d’ouvrir

6.    Ne pas forcer les gens à faire ce qu’ils ne veulent pas

7.    Si on ne respecte pas le règlement, on va s’asseoir 3 minutes.

 

 

Ce règlement est affiché dans la classe afin que chacun puisse s’y référer.

 

Il existe également un règlement du rang, spécifique à ce mode de déplacement, nécessaire pour des raisons de sécurité. Ce document est élaboré avec les élèves.

 

La clarté des consignes

Je veille à ce que les élèves sachent clairement quelles sont mes attentes. Je ne veux pas que ce soit de l’ordre du non-dit, de l’implicite, que les enfants s’adaptent intuitivement, se coulent ou pas dans le moule induit par l’enseignant.

Par exemple, quand je veux que les élèves soient silencieux et à l’écoute, je frappe dans les mains… Mais pas n’importe comment : je frappe lentement, de manière sonore et solennelle, deux fois pour prévenir qu’il faut se préparer. Puis, au bout de quelques secondes, je frappe trois fois, de la même manière. Et là, je n’accepte plus aucun bruit. Si un enfant bavarde ou dérange, je coche un trait dans la grille de comportement.

Ce sont les élèves qui m'ont demandé que les trois frapper de mains soient précédés de deux coups, afin de les prévenir. Cette demande a été acceptée et fait désormais partie du fonctionnement de toute l'école.

 

Les consignes de travail doivent être claires afin que les élèves sachent ce qu'ils ont à faire, ce qui est possible et ce qui ne l'est pas. Avant tout travail autonome, je dis

"Vous pouvez travailler seuls ou à deux."

Ou bien : "A partir de maintenant, vous chuchotez."

Ou encore, pendant les épreuves : "Vous n'avez pas le droit de parler, ni de regarder sur les autres, ni de vous aider."

Ainsi, ils connaissent les conditions du travail entrepris, ils ne sont pas pris par surprise.

 

Les effets de ce fonctionnement

Prenons une situation concrète : Clémence vient se plaindre dans la cour de récréation que Cécile l'embête. Je lui pose la question : "Est-ce dans le règlement ?" Elle répond négativement, et donc je signale que je ne peux rien faire. Je lui rappelle qu'elle a la possibilité de mettre un mot dans la boîte. Elle le fait ou pas, c'est elle qui décide. Si elle met un mot, ce sujet sera débattu au conseil suivant, et la classe prendra une décision si nécessaire. Il sera même possible d'ajouter ce point au règlement de la classe. Si elle ne le fait pas, c'est sans doute que ce fait n'était finalement pas si important que cela pour Clémence, et que le fait de me le dire lui a suffi.

 

Une autre situation maintenant : Clémence vient se plaindre dans la cour que Cécile lui a fait mal. Comme ce point est dans le règlement de la classe, j'appelle Cécile. Je lui demande si elle a fait mal à Clémence. Si elle répond par l'affirmative, elle va s'asseoir pendant trois minutes. Si elle nie, je demande à Clémence s'il y a un témoin. S'il n'y a pas de témoin, j'explique à Clémence que je n'ai pas de preuve, et par conséquent Cécile ne va pas s'asseoir trois minutes. Si par contre, un témoin affirme que Cécile a fait mal à Clémence, Cécile va s'asseoir pendant trois minutes.

 

Tout cela peut sembler bien compliqué, mais c'est une organisation relativement juste et claire pour les élèves.

Le fait de différer la réponse à un acte permet de traiter les sujets à froid. La colère est retombée, et on peut en débattre plus sereinement.

D'autre part, les élèves savent que je me réfère au règlement et à lui seul. Ce n'est pas mon humeur qui induit les réponses aux actes des élèves, c'est un règlement élaboré par le collectif et connu de tous.

Le cadre est au-dessus de nous. Je ne fais que l'appliquer.

Avec une telle loi dans la classe, je ne crie pratiquement jamais. Je ne suis sans doute pas à l'abri d'un mouvement de colère, mais c'est exceptionnel. C'est inutile. Je ne tiens pas compte de mes émotions, mais du cadre qui régit le collectif.

 

Je ne parlerai pas des punitions. Qui a décidé un beau jour qu’il fallait donner des lignes à copier pour que le comportement des élèves s’améliore ? Je n’en ai jamais donné une seule. Cela ne fait pas partie de la loi de la classe, donc il n’y a aucune raison pour que j’en donne. Et j’imagine combien l’enfant qui a du mal à entrer dans le plaisir d’écrire doit progresser grâce à ces punitions…

 

Ce fonctionnement demande beaucoup de rigueur : il faut pouvoir observer les élèves et par conséquent savoir se taire et se mettre en retrait. Il ne faut pas hésiter à mettre des traits sur la grille de comportement, même s’il y en a énormément.

Je prends à nouveau un exemple :

Simon a bavardé 23 fois cette semaine. Je le lui annonce au moment de la remise des ceintures de comportement. Il est très déçu, peut-être même en colère. Il dit au bilan combien il est mécontent. La semaine suivante, il a bavardé 8 fois. Il n’obtient toujours pas la ceinture noire de comportement, mais ce qu’il exprime au bilan n’est pas de la déception, mais le plaisir d’avoir progressé en bavardant moins. C’est parce que j’ai noté chaque bavardage avec rigueur qu’il peut s’apercevoir de ses progrès.

Et je ne trouve aucune excuse à un élève pour ne pas noter son manquement à la règle. Lucile, par exemple, a souvent la tête ailleurs et chantonne toute seule quand j’ai frappé trois fois dans les mains. Je lui mets un trait. Elle est consternée, elle n’a pas fait exprès, et je la crois. Mais c’est ce trait que va lui permettre de progresser et de faire des efforts pour être plus à l’écoute dans les temps collectifs. Donc ce trait est un moyen de l’aider à grandir. Si je l’excuse et, me disant que ce n’est pas de sa faute, je ne lui mets pas de trait, elle n’aura aucune raison de faire des efforts pour entendre le frapper de mains.

 

Pour conclure, j’observe que le comportement de chacun des élèves progresse. Entre la grande section et le CE1, il y a un grand changement. Les enfants apprennent à ranger leurs affaires, à moins déranger la classe. Certains rares élèves sont déjà capables de respecter la loi dès la grande section. Mais ils sont l’exception. Pour tous les autres, c’est quelque chose qui se travaille, qui évolue, avec parfois des régressions, mais globalement dans une courbe ascendante.

Ce cadre extrêmement rigoureux donne du pouvoir aux élèves. Ils ont le droit à la parole, ils ont le pouvoir de faire évoluer le fonctionnement de leur classe, ils acquièrent de vrais droits et s’en servent. Je pense très sincèrement qu’ils sont heureux de venir à l’école, parce qu’ils s’approprient leur classe et ne s’y sentent pas en danger.

Corinne Famelart