Ecrire pour le plaisir

 

 

 

Lorsque j’ai décidé d’enseigner au cycle 2, l’une de mes priorités était de donner aux élèves le désir d’écrire. La première raison est qu'on apprend à lire en grande de partie en écrivant. Mais ce n’est pas la seule qui m’a guidée dans cette voie : je voulais que ces jeunes élèves de cycle 2 éprouvent le bonheur de l’écrivain, la toute-puissance que ressent celui qui écrit pour de vrais lecteurs. Je désirais que l'activité d'écriture ne soit pas perçue comme une charge pénible et purement scolaire. Il fallait que chacun d'eux réussisse un jour ou l'autre à avoir envie d'écrire, vraiment par plaisir.

 

Deux outils me sont apparus comme de formidables tremplins : P’tit Crack, le journal de l’école, et la correspondance scolaire.

 

D’une part, P'tit Crack, publié le plus fréquemment possible, permet aux élèves de produire des textes, qui sont lus et plus ou moins appréciés. En effet, les lecteurs disposent du Top Journal pour choisir les trois textes qu’ils ont préférés.

 

D’autre part, la correspondance scolaire, quand elle est réellement investie par la classe comme un acte de communication, donne aux élèves la possibilité d’écrire pour un lecteur intéressé et qui attend sa lettre avec impatience.

 

Cela ne me semblait pas tout à fait suffisant ; je voulais que, en plus de ces deux situations d’écriture bien précises et répondant à des exigences particulières, les élèves aient la possibilité d’écrire ce qu’ils voulaient, comme ils le voulaient, sans que l’adulte décide ce qu’il faut ou ce qu’il ne faut pas écrire.

 

C’est la raison pour laquelle j’ai introduit dans ma classe un nouveau cahier, baptisé par les élèves « Ecrire pour le plaisir ».

 

Voici comment les choses se passent concrètement :

 

Il faut que ce cahier soit grand, pour pouvoir y écrire beaucoup. Il faut qu’il y ait des lignes, pour pouvoir s’en servir si on le souhaite. C’est donc un cahier de format 21 sur 29,7 centimètres, avec des lignes Seyes. A la rentrée, une magnifique page de garde est décorée par les élèves afin d’investir cet outil comme quelque chose d’important.

 

Il est présenté comme un outil personnel : c’est un cahier pour écrire ce qu’on veut. On a le droit de s’en servir à l’école et à la maison. On peut y écrire des textes, en dicter, recopier des livres, inventer des mots avec des lettres au hasard, écrire des mots, des nombres… Et la liste est loin d’être complète puisque les élèves en font ce qu’ils veulent. La seule contrainte est d’écrire. Certains élèves y insèrent des pages personnelles, secrètes, que je n’ai pas le droit de lire. Ils s’en servent comme d’un journal intime.

 

Je n’interviens absolument pas dans ce cahier, sauf si l’élève m’en fait la demande. J’explique très clairement cela aux parents. C’est le cahier de l’enfant, dans lequel il écrit ce qu’il veut, comme il veut. Je ne corrige ni la graphie, ni l’orthographe, ni la tenue du scripteur. Ce n’est pas le lieu ni le moment pour cela. La technique de l’écriture est travaillée sur le cahier d’écriture uniquement. Dans le cas contraire, j’irais à l’encontre de mon désir lors de cette activité : susciter chez chaque élève l’envie d’écrire, et d’écrire beaucoup.

 

Deux temps « Ecrire pour le plaisir » figurent à l’emploi du temps de la semaine : le temps pour écrire (le vendredi pendant trente minutes) et le temps du bilan (le lundi pendant vingt minutes).

 

Le vendredi, ce temps concerne les cycles deux et trois ; c’est un moment d’ « expression écrite partagée ». Les élèves de cycle trois, volontaires pour écrire sous la dictée, se joignent à nous. Je pose la question : « Qui souhaite dicter un texte à un plus grand ? » Les élèves de cycle trois choisissent un plus jeune (de grande section ou de CP). Les élèves de CE1 qui veulent également écrire sous la dictée choisissent eux aussi un plus petit.

 

Et le travail commence : c’est une fourmilière, composée d’enfants qui chuchotent et écrivent.

 

On peut observer de nombreuses situations, très diverses :

 

-        Un élève de CP ou de CE1 qui écrit un texte seul

 

-        Deux ou trois élèves de CP-CE1 qui écrivent ensemble

 

-        Un élève de grande section qui dicte à un CM2

 

-        Un élève de CP qui dicte à un CE2

 

-        Un élève de CM2 qui aide un CE1 à corriger des erreurs de sons dans son texte

 

-        Un élève de grande section qui recopie un livre

 

-        Deux élèves de CP qui inventent des mots

 

Et ce ne sont que quelques exemples des différentes combinaisons possibles.

 

Je circule parmi les élèves. Mon rôle est d'aider ceux qui me le demandent : s'ils ne comprennent pas un plus petit, s'ils ne savent pas comment écrire un mot, s'ils n'ont pas d'idées… J’écris également les mots dont ils ont besoin dans leur carnet répertoire.

 

Dans le cas de la dictée à un plus grand, l'échange est profitable à tous : le plus jeune doit adapter son débit à l'écrivant ; il doit se faire comprendre. Le plus grand l'aide à organiser son propos de façon cohérente.

 

Pour l'écrivant, là aussi, le bénéfice est énorme : c'est évidemment une situation intéressante de production d'écrit. Il est particulièrement intéressant d'observer l'apport de ce travail pour un élève qui se débrouille à peine encore avec le Lire Écrire. De plus, il doit écrire ce que lui dit le dictant, s'intéresser à lui, l'écouter, le respecter dans ses choix, sans se moquer.

 

Le deuxième temps, le vendredi, est le moment du bilan. Cette fois, seuls les élèves du cycle deux sont concernés. Ceux qui le souhaitent se munissent de leur cahier « Ecrire pour le plaisir ». Personne n'est obligé d'y participer. L’un après l’autre, ils présentent à la classe leur écrit. Ils le lisent ou me demandent de le faire. Les autres élèves réagissent en donnant leur avis.

 

Dans le cas particulier d’un texte que l’élève souhaite publier dans P’tit Crack, il le précise avant de le lire. Ensuite, la classe réagit : « Peut-on le publier ou pas ? » Une discussion s’engage à ce propos. Plusieurs cas peuvent se produire :

 

-        Le texte a du sens et emporte l’adhésion : il sera publié. Je prends le cahier pour taper cet écrit à l’ordinateur. Ensuite, j’en colle une impression dans le cahier, afin que l’élève retrouve son texte correctement orthographié et présenté.

 

-        Le texte a besoin d’être repris car il n’y a pas de fin, ou les mots présentent de nombreuses confusions de sons, ou bien il manque des précisions. Dans ce cas, l’élève reprendra son texte lors d’une prochaine séance, éventuellement avec l’aide d’un plus grand.

 

-        Le texte ne sera pas publié pour différentes raisons : le texte n’a pas de sens, il ne se passe rien, on ne comprend pas l’histoire…

 

Au bout de quelques années de cette pratique, j'observe que les élèves écrivent. Ils produisent de nombreux textes et les analysent de plus en plus finement. Un phénomène me surprend régulièrement : Certains élèves de CP, même s'ils ne sont pas encore capables de lire un texte, peuvent déjà en écrire. Ils rentrent dans la lecture par la production de textes.

 

Il est formidable d'observer, tout au long du cycle, l'évolution de chacun au travers de ce cahier. En grande section, ils recopient, ils inventent, ils dictent. Arrivés au CE1, ils écrivent seuls de longs textes et écrivent sous la dictée des plus jeunes.

 

J'observe que ce temps est réellement devenu un moment de plaisir. Ce n'est pas une contrainte ; ils sont très heureux quand arrive l'heure car c'est un moment de liberté et d'échange, dans un cadre précis. La plupart du temps, les plus âgés ont un projet en cours et ont hâte de le poursuivre.

 

Je suis convaincue que pour susciter chez les élèves l'envie d'écrire, il faut leur donner un espace cadré et ouvert. Ils savent qu'ils sont obligés d'écrire, mais toutes les possibilités leur sont offertes.

 

Corinne Famelart